Category: Sagesse

Prière de décélérer

LeTemps, Lundi 05 août

Jessica Richard

Un petit recueil des tendances pro-ralentissement vient de sortir. Entretien avec Sylvain Menétrey, coauteur de «Slow Attitude!»

«La principale erreur de notre temps, c’est de rechercher en toute chose la vitesse.» Datant de 1956, cette observation d’Alain, reprise dans Slow Attitude!, n’a rien perdu de son actualité. Au contraire. Dans leur ouvrage, Sylvain Menétrey, journaliste notamment pour Le Temps, et Stéphane Szerman, psychologue auteur de L’Art de la lenteur, proposent une balade au travers de la nébuleuse du Slow.

Qu’est-ce que le Slow?

C’est un mouvement qui «marque une volonté de résister à la culture du vite fait et du tout, tout de suite». C’est aussi «harmoniser son style de vie avec les rythmes naturels, être sensible aux saisons, reprendre conscience des distances, développer une connaissance des produits et de l’environnement dans lequel on vit».

Une mouvance dont le développement en rhizomes passe par le Slow design, le Slow sexe, le Slow management et bien sûr Slow Food. Slow Food, premier labellisé et certainement le plus populaire. S’inscrivant dans la lignée du best-seller Eloge de la lenteur du journaliste Carl Honoré, Slow Attitude! éclaire d’une perspective critique les multiples étoiles de la galaxie Slow.

Le Temps: Comment décririez-vous le Slow?

Sylvain Menétrey: C’est un mouvement polymorphe qui a ses spécificités selon le domaine, mais de manière générale c’est une forme de développement durable. Il s’oppose aux excès de l’industrialisation et de la quête de performance qui s’expriment par exemple dans l’agrobusiness, le trading haute fréquence ou la recherche mécanique de l’orgasme. C’est aussi un retour à une philosophie de vie qui prône le plaisir dans la modération, comme chez Sénèque ou Epicure. L’objectif étant de lutter contre la surconsommation et l’épuisement des ressources, qu’elles soient environnementales ou humaines.

– Quand vous évoquez la recherche mécanique de l’orgasme, le Slow s’inviterait-il aussi sous la couette?–

Oui, mais le Slow sexe est l’un des mouvements les moins théorisés, car, comme le relevait Michel Foucault, le sexe est parasité par un certain «bavardage». Tous les conseils pour atteindre l’orgasme dans les magazines féminins en sont un bon exemple. Ces recommandations donnent l’impression que l’on peut séquencer l’acte sexuel à la manière du travail à la chaîne industriel. Dans le but d’obtenir une productivité maximale. Slow sexe préconise assez sagement de ne se donner aucune règle, si ce n’est celle de prendre son temps, de s’amuser, d’expérimenter, plutôt que de rechercher la performance type porno star à tout prix.

– Avez-vous osé ralentir?

– Pour moi, il s’agit plutôt d’un éveil à certains aspects absurdes de nos modes de vie que d’un changement radical. Par exemple, Slow Food m’a sensibilisé aux problématiques alimentaires et je suis devenu plus attentif à la provenance de la nourriture que je consomme et à son mode de production. J’essaie de me fournir directement auprès des producteurs, de privilégier les filières courtes.

– Au travers de vos pérégrinations dans la nébuleuse Slow, avez-vous fait une rencontre ou avez-vous eu une expérience qui vous a particulièrement marqué?

– La visite du Salon du goût à Turin était saisissante. Il y avait des produits très étranges qui semblaient tout droit surgis du Moyen Age. J’ai également découvert des communautés du monde entier très bien organisées en réseaux. Une expérience amusante a été de participer à divers ateliers, dont un contre le gaspillage alimentaire, l’un des chevaux de bataille de Slow Food cette année. Je me souviens que l’on devait cuisiner les abats d’un agneau pour en faire un immense ragoût, ou alors apprendre à faire des chips avec des pelures de pommes de terre.

– Avez-vous eu des surprises en découvrant du Slow là où vous ne pensiez pas le trouver?

– Oui, bien sûr. On trouve des mouvements Slow assez folkloriques, comme Slow régime, ou Slow cosmétique… Le Slow peut s’adapter à tout, même aux récupérations mercantiles.

– Quels sont les courants qui vous paraissent les plus prometteurs?

– Je crois beaucoup à Slow Money, qui cherche à fournir de l’argent aux entrepreneurs de l’agriculture biologique. Ces sociétés de petite taille et au rendement faible ont des difficultés à trouver des financements pour développer leurs activités. Slow Money combine l’investissement socialement responsable à la philanthropie sur un modèle proche du financement participatif et de l’économie du don. Ces nouvelles manières d’envisager le rapport économique sont en plein essor, surtout aux Etats-Unis. Le traumatisme de la crise financière a fait réaliser à certaines personnes qu’il était plus intelligent d’investir dans l’économie réelle. En Suisse, un producteur a pu équiper sa fromagerie en panneaux solaires grâce à Slow Money.

– Et quel conseil donneriez-vous à l’homo urgentus qui vit en chacun de nous?

– Je lui dirais surtout de prendre conscience des produits et des objets qu’il consomme et de la manière dont ils sont élaborés. Il faut se renseigner, prendre le rôle du coproducteur ou de consomm’acteur et quitter celui du consommateur passif